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Claire Ival : l’expérience chilienne a changé ma vie

C’est au Chili que Claire Ival a changé son projet de devenir professeur universitaire ou fonctionnaire pour une carrière "bizarre mais passionnante".

11 septembre 2013

par Claire Ival

J’ai fêté mes 25 ans à Santiago où je suis restée de juin 1972 à octobre 1973. Mon mari y faisait son service militaire dans la coopération comme professeur à l’Université du Chili et j’y avais trouvé un travail à l’ENA comme formatrice en économie et planification. Cette expérience, avec toutes les amitiés qui en sont nées, a changé ma vie : au lieu de devenir professeur d’Université, ou fonctionnaire, j’ai entamé une carrière bizarre mais passionnante, notamment en travaillant à la CFDT ; selon l’expression d’Edmond Maire à la réception du document que nous avons collectivement rédigé en 2012, "ta comparaison entre l’élan qui te poussait avec tes compagnons d’alors et l’ambition que tu retrouvais dans la CFDT des années 70 me touche".

(Lettre à mes parents, 28 septembre 1972) [1] ; Je suis prise à l’essai pour un mois dans une école qui fait des cours pour ouvriers et employés de l’Administration ou des entreprises d’Etat : initiation à l’économie, à la gestion, propagande pour la participation et ses organismes qui commencent juste à se mettre en place ; l’idée, c’est qu’une vraie participation exige un minimum de connaissances. C’est plus de la conscientisation que de l’enseignement et ça risque d’être passionnant , plus le fait que c’est vraiment utile : la mobilisation de masse, donc la prise de conscience et de connaissances des gens de la rue est ce qui manque le plus au processus chilien.

Autre preuve de l’ambiance à l’ENA : quand les députés de droite, qui avaient eu des informations très précises sur le rôle de l’ENA, ont coupé les crédits pour 1973, j’écris : pas de paie pour mars, ni pour avril, je compte rester en volontaire, c’est dire que le boulot m’intéresse ! (15 avril 1973).

C’est principalement à l’ENA ou par elle que j’ai noué des amitiés toujours vivaces.

Des amis trop vite perdus de vue

Nos élèves étaient nos amis. J’ai travaillé comme jamais, 6 à 7 heures de cours en espagnol par jour ! Les élèves (ouvriers et employés ayant des responsabilités soit dans le syndicat, soit dans la participation, plus les ingénieurs) discutaient beaucoup. A la fin, ils m’ont fait cadeau d’artisanat mapuche. Et, miracle, de 3 kg de riz et 4 kg de sucre, plus du beurre !! Quelques-uns de ces élèves étaient impressionnants, le type du militant communiste dévoué, prêt à tout, comme on imagine les ouvriers russes de 1917. Sans grand niveau d’études, mais qui se tapent pendant leurs heures de loisir des manuels de marxisme ou des histoires du mouvement ouvrier ; espérons qu’ils ne deviennent pas des bureaucrates arrivés, ou qu’ils ne se fassent pas avoir jusqu’au trognon, comme leurs modèles ! (15 avril 73).

Les élèves m’impressionnent. Ces "humbles" (excusez le mot), ouvriers ou mères de famille qui ont du mal à écrire, des gueules d’indiens et de culs-terreux (en chilien, roto, l’homme du peuple) et pendant la classe ils sont tout yeux et tout oreilles, et après, tout remerciement pour leur avoir expliqué des choses qu’on leur avait toujours cachées. (10 juin 73).

Charles Horman et Joyce, sa femme

Je veux juste évoquer cet élève bûcheron, sans dents à 27 ans parce que trop mal nourri dans l’enfance : il avait montré autant d’enthousiasme à la découverte de la notion d’exploitation capitaliste qu’à celle des Gauloises, et a sans doute été abattupendant le Coup d’Etat. Evoquer cet américain anti-impérialiste, Charlie Horman, avec qui nous avons passé de bien joyeux moments dans la campagne proche de Santiago : il avait rassemblé tant de preuves de l’implication de la CIA dans la préparation du Coup d’Etat qu’il a été fusillé dès son déclenchement, et est devenu le héros du film Missing de Costa Gavras. Evoquer enfin cet inconnu venu se cacher chez nous trois jours après le Coup car il était recherché : un collègue de l’ENA lui avait donné, comme mot de passe puisque je ne le connaissais pas, le nom propre que j’avais le plus de mal à prononcer parce que truffé de « rr ».

Et je veux rendre hommage à ce formateur de l’Ena, jusqu’alors ouvrier de profession, fin analyste des rapports sociaux, le premier qui m’a enseigné le syndicalisme : « en négociation avec le patron, tu n’acceptes ni une cigarette, ni un sandwich », « tu sais, il y a des responsables syndicaux qui font ça pour pouvoir se la couler douce ».
(Continue...)

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Des amis retrouvés

Nous, les 40 salariés de l’ENA, nous étions jeunes, autour de 25 ans : le plus vieux, notre directeur, avait la quarantaine. La moitié des formateurs étaient réfugiés politiques d’Argentine, Bolivie, Uruguay, ou Brésil. Malgré la diversité de nos choix partisans, nous étions tous convaincus de vivre une expérience politique unique, conciliant le socialisme et la démocratie, et de construire un avenir meilleur pour les chiliens. Nous discutions beaucoup et nous travaillions dans l’enthousiasme, y compris le soir ou le week-end que nous utilisions pour des projections de montages diapo éducatifs dans les bidonvilles. Mais nous avons aussi organisé quelques virées dans les bals popu avec Juanito qui dansait si bien la Cueca , ou fait des "booms" dans notre maison sans meuble du Barrio Alto, sans parler du match de foot de fin d’année Chili contre le reste du monde ! Ainsi, la camaraderie politique se transformait souvent en amitié.

Claire Ival, dans le cercle rouge, lors d’une manifestation dans les rues de Santiago avec ses collègues de l’ENA

« L’ENA a volé en éclats le jour du coup d’Etat militaire de la Droite qui a dispersé ses salariés dans le monde entier à tel point que c’est seulement 38 ans après qu’ils ont repris contact » . J’en avais retrouvé deux en 1975, aux USA où ils tentaient de refaire leur vie, l’un comme boursier d’une université, l’autre comme immigré clandestin.
Mais c’est internet, et le site Probidad en en Chile qui nous a permis en 2011 de retisser le réseau et m’a donné la joie de les savoir vivants, intégrés dans les divers pays où ils se trouvent et, pour la plupart, toujours militants. Et de revoir les chiliens restés au Chili. Entre celui qui a aidé à la victoire électorale du premier Maire noir de Chicago, celui qui est devenu Député au Congrès de son état du Brésil, celle que Dilma Roussef a nommée dans l’équipe de transition lors de l’arrivée au pouvoir de Lula car elles avaient partagé la même cellule, je suis fière d’avoir connu ces amis et heureuse de les avoir retrouvés.

Et le directeur, que je ne fréquentais guère quand il était mon patron, est devenu un ami que j’estime de plus en plus au fur et à mesure que je découvre sa trajectoire : responsable des luttes des étudiants salariés dans les années 50, chassé de l’Université par le Coup, redevenu chauffeur-livreur, visiteur des prisonniers politiques et chercheur actif pour la Vicaria de la Solidaridad, et aujourd’hui toujours pourfendeur de la corruption et aux côtés de ceux que la société chilienne exploite ou humilie.

Ceux qui sont entrés dans ma famille

Ils sont deux, un Uruguayen et une Bolivienne, qui se sont réfugiés en France.
Au moment du Coup j’avais donné à tous mes amis l’adresse de mes parents à Paris, et tous ceux qui ont frappé à cette porte, même à 4 heures du matin, y ont trouvé un accueil chaleureux, ma mère préparant à manger et mon père faisant un lit pour eux, en attendant qu’ils s’organisent.
L’ami uruguayen, réfugié au Chili avec sa femme juste avant d’être emprisonné, était un étudiant de mon mari et nous sortions souvent ensemble. Au moment du Coup, nous les avons aidés à entrer dans une ambassade et à leur arrivée à Paris, nous avons partagé un appartement pendant un an. Après leur divorce, il a épousé ma sœur aînée …
L’amie bolivienne a longtemps été logée dans "la chambre de bonne" de mes parents, et a été de fait une nouvelle fille pour eux. Aide pour ses études à Paris, appui financier pour son frère menacé, recherche d’un HLM, ma famille a fait ce qu’elle pouvait. Nous sommes toujours restés en contact. A chacun de ses passages en Europe, nous nous rencontrions, et elle a accueilli tous ceux de la famille qui ont pu aller en Bolivie. Après avoir travaillé dans le nettoyage de bureaux parisiens, elle est maintenant sénatrice suppléante de la majorité présidentielle d’Evo Morales.

Le Chili m’a donné bien des amis : « yo tengo tantos amigos, y una amiga muy querida que se llama libertad » , comme chantait, à quelques mots près, Atahualpa Yupanqui.

Claire Ival.


[1Toutes les citations en italique sont des extraits de lettres envoyées par Claire Ival depuis le Chili


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