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Danielle Burel : une amitié née pour durer

Avec le témoignage de Danielle Burel nous clôturons las publication des témoignages de Français dont l’histoire personnelle s’est mêlée à celle du Chili des années 1970. Une période que Danielle nous raconte dans son récit et dans ces quelques images ramenées voici 40 ans.

27 janvier 2014

Ma rencontre avec le Chili c’est une longue histoire qui a mêlé intimement la grande Histoire du Chili avec notre vie familiale. C’est au Chili que Bernard [1] et moi avons commencé à vivre ensemble. C’est dans ce pays qu’est née notre première fille Judith et que se sont initiées de longues relations d’amitié avec nos amis chiliens.

Lorsque Bernard m’annonça, en 1972, qu’il partait pour deux ans au Chili dans le cadre de la coopération technique et me proposait de partager cette expérience avec lui, j’ai exulté de joie. A 25 ans, avoir l’opportunité de découvrir ensemble un nouveau continent représentait une aventure extraordinaire.

Quelques mois nous séparaient de son départ ; juste assez de temps pour célébrer notre union le 27 mai 1972. A peine trois semaines après notre mariage, Bernard s’envola mi-juin pour prendre son poste d’enseignant à l’ENA de Santiago du Chili. Les chiliens eux aussi vivaient une expérience extraordinaire avec le projet de Salvador Allende d’instaurer plus de justice, plus d’égalité et d’humanité dans son pays. Vivre au Chili au temps de l’Unité Populaire représentait pour nous la possibilité de participer à la réalisation de nos idéaux de 1968. Aller dans ce petit pays, sur lequel les yeux du monde entier étaient tournés - regards d’espoir pour certains pays, regards de peur pour d’autres - constituait un rêve …

Les premières lettres de Bernard nous rendaient compte de l’effervescence et des espérances des classes populaires qui se sentaient, enfin, entendues, comprises, soutenues. La fin du régime des « inquilinos » (sorte de semi esclavage), les « tomas  » (prises de terrain par les pauvres pour pouvoir se loger près des grandes villes), tout cela m’attirait, je ressentais l’envie de m’associer à ce mouvement d’émancipation d’un peuple.

Partir enfin...

A l’époque, pas de téléphone mobile, pas d’internet ; nous ne communiquions que par lettres, sauf un appel téléphonique pour l’annonce d’une grande nouvelle, « immense » pour nous, l’annonce de l’arrivée prochaine d’un premier enfant [2] qui verrait le jour au Chili ! Je devais rester quelques mois encore en France pour terminer et présenter mon mémoire de maîtrise en septembre ; c’est ensuite que je me suis envolée vers ce Chili que Bernard peignait dans ses lettres avec tant d’enthousiasme. Je fus accueillie très chaleureusement par les amis de Bernard. Nous avons partagé avec eux tant de bons moments, puis tant de peines lors des jours sombres de la dictature que des liens se sont tissés très fortement.

Mon statut de femme enceinte ne me permettant pas de trouver un emploi facilement, c’est dans un « jardín infantil  », dans une « población », que j’ai pu travailler bénévolement, avant et après la naissance de notre fille Judith. A cause de la couleur de mes cheveux et de mon « espagnol » approximatif, les enfants m’appelaient « la gringa  », terme désignant péjorativement les Nord Américains. Mais je sentais bien que, de leur part, ils n’avaient pas d’autres mots pour désigner une personne aux traits si différents. Ils me prodiguaient beaucoup d’affection et, sans s’en rendre compte, ils contribuèrent à améliorer mon espagnol.

Cette première année fut une période intense de découverte et d’observation du processus social et politique qui nous environnait. Je fus très impressionnée par le caractère à la fois combatif et festif des immenses rassemblements pour soutenir Salvador Allende. C’était réconfortant de se sentir si nombreux pour défendre « notre » révolution si durement attaquée par la droite locale et l’impérialisme américain. Je fus aussi impressionnée par l’organisation des femmes dans les « Centros de Madre » qui se battaient pour mettre en place les « canastas populares ». Cette organisation permettait de répartir les aliments de base entre les familles des quartiers populaires en réaction aux actions menées par les partis de droite qui bloquaient l’approvisionnement des denrées alimentaires. Je fus enthousiasmée par le dynamisme de nos camarades lors du ramassage des oignons pendant la journée de « « trabajo voluntario ». Tout cela témoignait de la forte volonté du peuple chilien de soutenir le gouvernement en place et de faire réussir le processus de transformation de la société.

Les temps de la peur et de l’arbitraire

Après le coup d’Etat, l’ENA fut fermée. Bernard n’avait plus de travail, mais décida de rester au Chili. Nous avons su alors ce qu’était un pays sous dictature. Période cruelle où tout un peuple était soumis à un régime de peur et d’arbitraire. Période pénible où il nous a fallu rechercher activement des amis dont nous n’avions plus de nouvelles depuis le 11 septembre, y compris à la morgue. Période de débrouillardise pour aider les amis en danger à trouver des hébergements chaque nuit. Période de prise de risques en les aidant à se réfugier dans des ambassades. Toutes ces actions se faisaient dans l’urgence de vies à sauver.

Nos parents très inquiets par les informations alarmantes diffusées quotidiennement, m’offrirent un billet d’avion pour revenir en France avec Judith. La chose ne fut pas aisée car les Autorités militaires refusèrent, au dernier moment, de laisser sortir du pays le bébé, âgé seulement de sept mois, bien qu’il soit enregistré sur mon passeport français, au motif que cet enfant était un ressortissant chilien (jus solis oblige). Un des nombreux « bando militar » exigeait, en effet, que tout chilien désirant quitter le pays se fasse enregistrer et renouvelle sa carte d’identité. Lorsque nous nous rendîmes de bon matin au Ministère de l’Intérieur, seul lieu de Santiago où était délivré ce document administratif, des files très longues nous précédaient. Il nous fallut revenir le jour suivant, cette fois-ci bien avant l’ouverture, avec un bébé auquel nous n’avions pas donné volontairement le biberon du matin. Judith sut en conséquence donner de la voix au moment opportun. Lorsque l’on connaît, en effet, l’amour immense que portent les Chiliens à toute « guagua », nous parvînmes ainsi à convaincre un carabinero de nous laisser entrer dans les bureaux surpeuplés. Après un mois passé en France afin de rassurer parents et amis, il me fut difficile de leur faire accepter que Judith et moi retournions auprès de Bernard. Celui-ci m’avait fait comprendre par un courrier transitant par la valise diplomatique que tout n’était pas simple pour lui et qu’il avait des « démêlés » avec les Autorités militaires.

Le difficile retour en France

Le retour définitif en France en août 1974 fut pour moi difficile : beaucoup de peine et de sentiment d’injustice à « digérer ». A part la joie de retrouver nos familles et de voir s’épanouir notre petite chilienne, je me sentais en décalage avec la société française. Les magasins regorgeant de produits me choquaient, et à l’instar des initiatives des « Centros de Madres », je m’engageais dans l’association UFC Que Choisir. La lutte portait non seulement sur les réseaux de distribution, mais aussi sur la demande de transparence des additifs dont beaucoup étaient cancérigènes, sur les profits indécents des industries pharmaceutiques, etc… De même, j’ai ressenti très vite comme Bernard, le besoin de militer dans un parti politique et notre choix se porta sur le PS qui apparaissait comme un parti rassembleur (même s’il fallut attendre 1977 pour voir se concrétiser l’Union de la Gauche à la faveur des élections municipales).

Nous avons eu la chance de retrouver les contacts de certains de nos amis sud-américains réfugiés en France (Cristina, Tarzan, Nelly) ; (Jaime en Suède, Pancho et Sonia au Brésil). Nous avons fait ensuite la connaissance, au travers de la CIMADE, d’autres chiliens exilés.

L’accueil d’Oscar, dit « el Zambo », militant du MIR, mérite d’être raconté. Il arriva du Chili un samedi matin alors que nous nous préparions à partir en Normandie pour la fête du mariage de Lilian et Jean-Jacques. Lilian étant argentine, c’est donc dans une ambiance festive très latino qu’Oscar put commencer à évacuer ses longs mois d’emprisonnement et les horreurs de la torture.

Bernard, en tant qu’Adjoint au maire de Massy, Claude Germon, fut très sollicité pour aider les chiliens dans leur recherche de logement, de travail et d’intégration dans cette ville socialiste. Le soutien pour le Chili était encore très fort en France. A l’occasion de fêtes populaires, il y avait toujours des stands pour soutenir le peuple chilien dans sa lutte contre la dictature. La dégustation des « empanadas » ravivait la nostalgie du pays. Quelle ville ou quel village de France n’a pas baptisé une rue, une place ou une crèche à la mémoire de Salvador Allende. La France n’a pas le monopole du soutien aux réfugiés chiliens ; beaucoup d’autres pays ont agi très positivement. La Suède a été exemplaire dans sa rapidité, son efficacité et sa générosité.

40 ans après...

Pucha ! 40 ans déjà ! Ce furent en tout des années bien remplies : la vie avec nos trois enfants (Judith, Ezéchiel et Rébecca), les reconversions professionnelles, les déménagements à Bures, Grenoble puis Toulouse. Malgré toute cette agitation familiale, le Chili est resté toujours présent dans nos têtes et dans nos cœurs. Nos deux plus jeunes enfants regrettent même de ne pas avoir eux aussi la nationalité chilienne comme leur sœur ainée.

Malgré le temps et la distance, les amitiés franco-chiliennes ont perduré et se sont renforcées : Pia-Jaime, Nina-Patricio, Luisa-Oscar, Teruca-Juan, Carmen-Ignacio, quel bonheur de vous avoir connus et d’avoir partagé tant d’amicales rencontres au Chili et en France ! Quelles émotions à chacune de nos retrouvailles lors de mes trois retours au Chili : en 1995, lorsque Judith a effectué une année de stage professionnel à Santiago dans le cadre de ses études ; en 2004, avec Bernard pour se réjouir du retour à la démocratie et en 2011 avec des retrouvailles élargies à nos amis colombiens, uruguayens, boliviens et brésiliens. Vraiment Cristina tu nous as procuré une immense joie en venant du Brésil avec ton fils Gregorio, né en France, nous retrouver à Santiago. Vos paroles de gratitude à tous deux sur nos actions anciennes m’ont beaucoup touchée. Toi aussi Vivian tu nous as fait la surprise de venir en France : tu voulais témoigner devant nos enfants de l’aide apportée par Bernard pour t’aider à t’exiler en Suède.

Et voilà, vous me faites parler du Chili et c’est notre vie familiale qui se déroule. Nos histoires sont tellement imbriquées. Pour répondre à la question : que reste-t-il de tout cela 40 ans après ? Le plus positif et le plus important, pour moi, est l’émergence et la pérennité de toutes ces amitiés nouées accidentellement au fil du temps. Le désir de mieux connaître nos amis chiliens a développé chez nous un sentiment d’admiration devant leur courage, leur fidélité et leur générosité de cœur.

L’histoire de ces amitiés se poursuit encore aujourd’hui puisque en 2012, nous avons fait la connaissance d’Eduardo et de Sabina, les initiateurs de la « Francolatina », lors de la venue à Toulouse de Gregoria. Avec eux, nous avons aidé cette chilienne de 82 ans (dont la fille Michelle fut torturée par la Junte militaire dans les locaux de la Villa Grimaldi puis portée disparue) à retrouver des traces familiales.

L’histoire continue…


[1Bernard Burel, dont le témoignage est à écouter ici

[2Judith Devolder, dont le témoignage est à lire ici


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